mercredi 27 septembre 2017

Insolites encagoulés

Bolivie :
après être resté quelques jours près du lac Titicaca,
le froid m’ayant surpris (c’était l’hiver),
je suis parti en direction de La Paz.

Puno, frontière Pérou-Bolivie. Le lac Titicaca. Des musiciens jouaient là.


La Paz, grande ville, beaucoup d’habitants.
D’ordinaire, je ne reste pas plus de deux ou trois jours dans les grandes villes,
mais je ne sais pourquoi, à la Paz, j’y suis resté plus longtemps ;
et j’y suis revenu y passer une dizaine de jours, deux mois plus tard.
Malgré le stress notamment de la circulation,
je m’y suis senti bien dans cette ville.

La vie y est rude pour un nombre considérable de personnes.



C’est en voyageant que j’ai pris conscience de certaines choses
concernant le fonctionnement de nos sociétés,
notamment que la police travaille, avant tout, pour les riches,
et que les médecins ne respectent le serment d’Hippocrate
qu’à la condition qu’il y ait un chèque dessous ou dessus.
En fait, ce fut plutôt une confirmation,
car lorsque j'avais 20 ans, et que je vivais dans un pays riche,
bien organisé et des plus civilisés-cultivés, je me suis vu dédaigneusement
refusé des soins par une femme docteur, alors que j’étais au plus mal.
J'avais pourtant de quoi régler (ayant une assurance, obligatoire).
Ce jour-là, je compris l’hypocrisie dissimulée au verso du serment d’Hippocrate.

Priez, les français non fortunés,
pour que la situation globale cesse de se dégrader ;
car autrement, vous vous rendrez compte par vous-mêmes...



Revenons en Bolivie.
Il faut savoir que dans ces pays pauvres,
lorsqu’un démuni, et même un enfant des rues, est gravement malade
ou se brise une jambe, s’il va à l’hôpital ou chez un médecin,
il lui sera demandé de payer d’avance !
N’ayant pas d’argent, le démuni, enfant ou adulte, se fait mettre à la porte.
Vous comprendrez plus avant comment je l’ai appris.


Il y a beaucoup de Natifs en Bolivie, plus que des métis, m’a-t-il semblé.
Certains Natifs paraissent vivre chichement, alors que la plupart semblent pauvres.

J'aimais aller à la place San Francisco (photo ci-dessus).
De là, je me promenais au Centre-ville. Je flânais et observais.

Un jour, deux hommes encagoulés, d’un pas pressés, me dépassèrent.
Tous deux portaient une casquette par-dessus leurs cagoules.
Apeuré, je me suis demandé si j’allais assister à un hold-up ?

Un peu plus loin, ils se sont arrêtés vers deux hommes,
et se sont agenouillés.
Je n’en revenais pas !
Ils proposaient leur service de cirage de chaussures.

Mais pourquoi cette tenue ?



Au fil des jours, j’en ai vu plusieurs.
Ils sont très actifs au Centre-ville.
Ils se déplacent seuls ou par deux, toujours encagoulés,
on ne voit que leurs yeux. Ils sont vifs, rapides,
et agissent un peu comme un gang en alerte.

J’étais intrigué.

Un dimanche matin, tôt, je suis allé marcher.
Le soleil émergeait des plus hautes cimes et me réchauffait, enfin, les os.
Très peu de gens se trouvaient en ville,
et il n'y avait quasiment pas de circulation,
les voitures faisant la grasse comme leurs propriétaires.
C’était fort agréable, calme, tranquille.



Je me suis assis dans un jardinet, sur un banc, au soleil.

Un encagoulé s’est approché et m’a demandé, par signes,
si je voulais faire cirer mes chaussures.
J’ai accepté. Nous avons discuté du prix.
Il s’est rendu compte que je parlais espagnol.
Tout en s’activant sur mes pompes, on a parlé.
Je ne voyais que ses yeux.
D’après sa voix, je dirais qu’il avait environ 18 ans.
Une fois terminé, il s’est assis près de moi.
Nous avons fumé une cigarette (j’ai pu voir sa bouche)
et j’en ai profité pour lui demander la raison de sa tenue.
Il m’a expliqué qu’ils étaient plusieurs,
certains étudiants, d’autres provenant de la rue,
et qu’avec les bénéfices du cirage de chaussures,
ils payaient les soins des enfants les plus jeunes, lorsqu’ils étaient blessés ou malades.
Il m’a expliqué le refus des docteurs d’intervenir s’ils n’étaient pas payés d’avance.

Il a sorti un journal qu’ils concevaient, imprimaient et vendaient.
Leur association (?) se nomme : Hormigón armado,
ce qui signifie « béton armé ».
Hormiga » signifiant fourmi, j’ai cru que c’était les fourmis armées,
d’ailleurs ils en ont dessiné une dans leur journal (ci-dessous).

Le commando des fourmis armées, de cires à chaussures et de brosses,
sévissant dans un magma de béton armé.




Finalement, je lui ai acheté son journal et lui ai donné un surplus.
« C’est dimanche » m’a-t-il, en paraissant content et en filant rapidement.

Inutile d’ajouter que cette rencontre m’a bouleversé.

Ce sont ceux qui n’ont presque rien qui se mobilisent pour aider ceux qui n’ont rien.
Quel exemple d’entraide, d’humanité !

À croire qu’il n’y a que ceux qui ont souffert, qui souffrent,
qui parviennent à comprendre ceux qui subissent les injustices
de ce monde des humains déshumanisé.


La Paz, lors de la fête de la Vierge





7 commentaires:

  1. Un beau témoignage.
    J'ai personnellement testé le système de santé en Colombie. J'ai dû rentrer en France, après avoir vider mon compte. C'était moins une. Nos parents et nous avons bâti un monde de la santé qui devrait se généraliser autour de la planète. Au lieu de cela, des petits malins le détricotent peu à peu.

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    1. Ya, locohombre, gracias.
      Le verbe "détricoter" me parle. C'est bien ça.
      Et idem dans le milieu professionnel...

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  2. Eric,
    Merci pour ce partage. Je suis allé a uNicaragua (ça commence à dater) toute autre ambiance, mais aussi belle et bien "coupée en deux" si je puis dire.
    Thierry

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    1. Ici c'est pareil, mais on ne s'en rend pas compte,
      puisque ces dernières décennies la classe moyenne vivait confortablement...
      je fais allusion au fait d'être "coupé en deux".
      A + Thierry

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  3. oui, comment veux-tu que les nantis qui ne manquent de rien sinon d'âme, puissent comprendre quoi que ce soit à la souffrance humaine ?

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    1. Bonne question !
      Et que comprennent-ils de ce monde où tout leur est servi sur un plateau ?
      Salut Virevolte

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